« Rizk El Bilik » !

Il semblera, sans doute étonnant, étrange mais bénéfique, qu’un regard extérieur à la Tunisie vienne porter son interrogation sur l’image que donnent de nous nos façades et nos rues. A travers ses fouilles, Pascal Mahaud nous renvoie à notre quotidien, à l’inaperçu, au reflet de nous-mêmes, quoique déformé mais bien réel.

Ainsi, lors de ses promenades dans le centre-ville de Sousse, il cherche, trouve et récupère, des fragments de papier poussiéreux que l’on délaisse ou jette dans la rue. L’artiste s’empare du devenir de ces papiers-déchets qui nous envahissent et le résultat peut prendre des aspects surprenants …

Ainsi voit le jour l’œuvre « Rizk El Bilik » !

Le terme n’est nullement anodin. Il se veut, selon l’artiste, l’expression d’une forme de résistance, une autodéfense ou une sorte de cache misère, enfuie derrière l’acte inconscient du gaspillage et de dilapidation du bien public. Refus de réalité, ou abus de liberté, la foule ne cesse de transformer le paysage urbain, en accumulant des tas d’épaves qui atterrissent ça et là, témoignant des diverses ruptures et conflits, oppositions et affrontements des uns et des autres face à l’Etat… Oh combien est fluctuante notre réalité aujourd’hui ! Elle ne cesse de se déchirer entre bon vouloir et caprices, au détriment du peuple, et encore plus après cette ère postrévolutionnaire.

A la manière d’un guérisseur, P. Mahaud ramasse les bouts de nous-mêmes que nous laissons trainer aux abords des trottoirs, les transporte en son lieu de travail, les ausculte et enfin intervient dessus, les fait siens… En questionnant sa récolte quotidienne, il ne cesse d’isoler des morceaux d’histoires qu’il traite méticuleusement, à la recherche d’une mémoire floutée, en voie de disparition, ou qu’on voudrait volontairement mettre aux oubliettes.

Devant ses œuvres, nous détectons à première vue, un flot de formes colorées, horizontalement stratifiées. Pour l’artiste la stratification de ses bigarrures s’avère être constitutive d’une superposition de petits espaces qui s’entremêlent et entrent en dialogue. C’est en récupérant la matière qu’il dépose au préalable sur les fragments de papiers devenus matrices qu’il s’intéresse aux traces et aux formes qu’elle génère. Il questionne ainsi les notions de limite et de frontière, qui s’estompent à la faveur d’autres qui viennent se dessiner…

« Rizk El Bilik » n’est autre que la macération de l’image d’une société qui ne cesse de se structurer dans la menace et l’incertitude… L’impression de la charge sensible des papiers récupérés émane probablement d’un vouloir exubérant d’éterniser un échantillon de réalité, ouvrant, plastiquement, le champ à de nouveaux usages possibles. Ce changement de contexte spatio-temporel, du matériau-témoin, isolé de son milieu « naturel », ne dévoilerait-il pas, au-delà d’un état des lieux, un état… d’âme qui serait poussé, ou condamné peut-être, à s’exhiber, bien, publiquement ?

Guerfal Sofia
Institut Supérieur des Beaux-Arts de Sousse

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